– Quel est ton plus grand défaut ? 😊
Mon amie sourit en lisant la question sur l’écran de son téléphone.
Ils échangent depuis quelques semaines sur une appli de rencontres. Elle ne veut pas aller trop vite et il accepte ses conditions. C’est rafraichissant après des mois à bloquer profil sur profil, des Speedy Gonzales de l’amour qu’elle ne supporte plus.
Lui est sérieux, un peu trop, mais il a une bonne situation professionnelle et surtout l’air d’avoir la tête sur les épaules. Ça évolue doucement, elle apprécie. Quelques photos, des indications sur leur travail respectif, les voyages qu’ils aimeraient faire, la famille, leur quotidien.
Il lui plait bien.
Elle réfléchit deux secondes, puis se lance :
– Je peux être trop directe, voire abrupte. On ne m’a pas dotée du gène de la diplomatie à la naissance. 😅
(…)
– La communication est importante. Il faut savoir choisir les mots, le moment et la manière de dire les choses.
Elle ne lui donne pas tort. Ses efforts se concentrent là-dessus dernièrement. Contrôler sa franchise, éviter le tu qui tue, amorcer des remarques constructives avec ses collaborateurs tout en restant positive. Bref, tourner la langue 7 fois dans sa bouche. Mais jamais plus se taire, ça elle ne pourrait pas.
Elle tapote le petit clavier :
– J’en ai bien consci…
Un nouveau message :
– Tu dois travailler là-dessus 😊
Mon amie se glace devant son téléphone. Pour qui il se prend celui-là ?
Et toi, tu l’as vu, le red flag ?
Ne réponds pas trop vite.
Parce que nous ne voyons peut-être pas tous le même.
Certains penseront que ce monsieur a franchi une limite.
Pourquoi explique-t-il déjà à une femme qu’il connait à peine qu’elle doit s’améliorer ? Est-il rigide ? Contrôlant ? Cherche-t-il une compagne qui corresponde précisément à sa manière de fonctionner ?
D’autres se poseront des questions sur mon amie. Ça veut dire quoi être dépourvue du gène de la diplomatie ? Ou dire les choses de façon trop abrupte ? Elle est peut-être de celles qui font des remarques sur tout et n’importe quoi, qui régentent, qui te balancent tes quatre vérités alors que tu ne leur as rien demandé. Est-elle simplement franche ou franchement pénible ?
Et puis il y aura ceux qui n’y verront aucun souci. Une conversation banale entre deux adultes. L’un parle de ses défauts. L’autre commente. Fin de l’histoire.
Alors, où est le problème ?
C’est peut-être là que commence la vraie question.
Depuis quelques années, les relations évoluent. Surtout parce qu’elles sont décortiquées, analysées au microscope. Ce qui relevait de l’intimité du couple devient débat sur la place publique, ou mieux, les réseaux sociaux. Même notre vocabulaire a radicalement changé.
Nous disposons aujourd’hui de concepts que les générations précédentes n’avaient pas, ou utilisaient peu : emprise, manipulation, violence psychologique, dépendance affective, limites personnelles, traumatisme, attachement, gaslighting, red flag.
Ce vocabulaire a posé des mots sur des situations qu’on avait banalisées.
Je ne remets pas en cause la prise de parole. Il faut évidemment dire les choses, montrer que l’on n’a pas à rester seuls dans la souffrance, aider ceux qui pensent que tout ne se passe que dans leur tête.
Cela permet de comprendre qu’aimer quelqu’un ce n’est pas tout accepter.
Avec des mots, on dépasse la honte et on avance vers plus de conscience.
Mais quelque chose d’autre se produit en parallèle. Et c’est de ça que je veux te parler aujourd’hui.
Nous analysons énormément.
Nos comportements.
Ceux des autres.
Nos réactions à leurs réactions.
Et parfois les mesures que nous devrions prendre un jour, s’ils continuaient à se comporter ainsi.
Nous ne rencontrons plus seulement l’autre. Nous le psychanalysons.
C’est un moyen de se rassurer, d’être certains de ne pas commettre les mêmes erreurs, les nôtres et celles de tous ces inconnus qui nous ont partagé leur expérience : les youtubeurs, tiktokeurs, blogueurs, spécialistes et j’en passe.
« Tu dois travailler là-dessus » n’est plus simplement une phrase maladroite ou agaçante. Elle devient, dans la tête de mon amie, le premier épisode d’un futur où son compagnon voudrait tout contrôler.
Ou, inversement, le questionnement de cette femme est alors le signe d’une blessure de rejet encore active, d’une hypervigilance ou d’une incapacité à recevoir une critique.
Autrement dit, une conversation de cinq minutes se transforme en un scénario sur trois ans.
On vient avec nos histoires. Et celles des autres.
Lorsque nous entrons dans une relation, nous apportons déjà notre passé.
Nos anciennes histoires.
Nos déceptions.
Nos peurs.
Nos blessures.
C’est déjà énorme quand on y réfléchit.
Seulement, aujourd’hui, s’y ajoute aussi le vécu des autres.
Nous lisons des témoignages. Écoutons des podcasts. Regardons des vidéos. Nous nous confrontons à des centaines de récits sur les relations toxiques, les manipulateurs, les partenaires évitants, les personnes narcissiques ou les débuts de relation qui semblaient merveilleux avant de se révéler destructeurs.
Cette parole est nécessaire. Je ne le répéterai jamais assez.
Le mouvement #MeToo, entre autres, a rendu visibles des comportements que l’on avait appris à minimiser ou à taire.
Le problème n’est évidemment pas ces témoignages.
Il le devient lorsque toutes ces expériences forment une mémoire collective, un bagage que l’on apporte à chacun de nos rendez-vous amoureux.
Nous ne devons plus seulement gérer nos peurs.
Nous devons aussi exorciser celles que les histoires des autres ont semées en nous.
Un homme insiste ?
Attention au contrôle.
Il se montre extrêmement attentionné dès le premier date ?
Love bombing ?
Il prend de la distance ?
Attachement évitant ?
Il critique quelque chose chez toi ?
Est-ce une remarque ponctuelle ou essaye-t-il déjà de te modeler ?
Ce sont toutefois de très bonnes questions.
Mais à force de se les poser, pour tout et en toutes circonstances, il devient difficile de savoir quand nous observons réellement quelqu’un et quand nous cherchons chez lui les symptômes de ce que nous ne voulons surtout pas vivre.
Toxique, narcissique, évitant…
Il y a aussi quelque chose qui me gêne dans l’usage banalisé de certains mots.
« Toxique », par exemple.
Une relation peut être mauvaise sans être toxique.
Elle peut être déséquilibrée.
Elle peut devenir épuisante.
Deux personnes peuvent se faire du mal parce qu’elles sont incapables de communiquer correctement entre elles.
Cela ne signifie pas nécessairement que l’une d’elles est un monstre.
Même chose avec l’expression « pervers narcissique ».
Elle pullule sur internet. Nos ex, nos boss sont narcissiques. Quelques-uns le sont effectivement, ça ne fait aucun doute.
Pourtant, toutes les personnes égocentriques ne sont pas des pervers narcissiques. Toutes les manipulations ponctuelles ne relèvent pas d’une emprise organisée. Tous les partenaires difficiles ne sont pas dangereux.
À force d’utiliser les mêmes mots pour des réalités très différentes, nous provoquons un double effet inconscient.
Nous banalisons les situations les plus graves.
Et nous regardons les relations ordinaires comme si elles pouvaient d’un moment à l’autre menacer notre paix intérieure ou notre intégrité.
À cela s’est ajoutée une autre injonction.
Et maintenant, travaille sur toi.
Guéris tes blessures.
Apprends à poser tes limites.
Comprends tes schémas.
Deviens émotionnellement autonome.
Et enfin, tout se débloquera pour toi.
La bonne personne arrivera dans ta vie.
L’idée est séduisante. Elle ressemble pourtant à la carotte au bout du bâton.
Elle donne l’impression que l’amour finira par être simple lorsque nous aurons suffisamment travaillé sur nous-mêmes. Il devient alors presque impossible de s’arrêter en si bon chemin. Tout y passe, les thérapies, la guérison des blessures, les vidéos, témoignages, la voyance et même l’astrologie.
Mais est-il vrai qu’une fois guéris, tout s’arrange ? Oui, reprendre confiance en soi peut ouvrir des portes, on apprend à s’éloigner des draineurs d’énergie, on fait le tri, on se sent plus légers.
Mais qu’en est-il des relations amoureuses ? Quand on veut refaire sa vie, parce que la solitude, une fois guéri, ressemble exactement à ça, quoi qu’on fasse, à la solitude.
Parce qu’en vérité, se connaitre, c’est le travail de toute une vie. Ça ne finit jamais. On ne se réveille pas un matin en se disant que le monde est parfait, que nous avons atteint le sommet dont nous rêvions.
Une blessure comprise peut réapparaître sous une autre forme.
Nous pensions souffrir de l’abandon.
Puis un jour nous découvrons que ce qui nous fait le plus mal n’est pas que l’autre nous tourne le dos.
C’est qu’il reste en nous faisant sentir que nous ne sommes jamais tout à fait ce qu’il espérait.
Plus calme.
Plus souple.
Plus disponible.
Moins intense.
Plus diplomate.
Moins ceci.
Davantage cela.
Alors nous reprenons le travail.
Encore.
« Tu dois travailler là-dessus »
C’est là que je reviens à mon amie.
Ce qui l’a dérangée dans cette conversation n’était pas qu’un homme fasse une fixette sur l’un de ses défauts.
Elle le connaissait déjà.
Elle n’attend pas non plus de rencontrer quelqu’un qui lui déclamerait combien elle est merveilleuse.
Elle sait bien qu’un compagnon finira par trouver certaines de ses habitudes insupportables.
Et elle trouvera certaines des siennes tout aussi horripilantes.
C’est le sel de la relation de couple.
Si on se convenait parfaitement, cela deviendrait rapidement ennuyeux.
Le quotidien à deux est aussi fait de petites irritations, de compromis, de disputes idiotes, de silences trop longs. Il va de l’« embrasse-moi » au « aujourd’hui, tu m’énerves ».
L’amour n’efface pas les défauts de l’autre, il permet, si on a de la chance, de les supporter.
C’est ici que se dessine la frontière.
Parce qu’il y a une différence, entre dire à quelqu’un :
« Quand tu me parles comme ça, ça me blesse. »
Et lui annoncer solennellement :
« Tu dois travailler ta façon de communiquer. »
La première phrase montre ce qui se passe entre deux personnes. Des émotions, des traumas, de la routine, de la friction des égos.
La seconde commence à définir ce que l’autre devrait être pour convenir.
Cela peut sembler insignifiant.
Pourtant, c’est précisément dans ces nuances que se joue l’essentiel.
Le mot qui fâche
Acceptation.
Ce mot est devenu presque suspect.
Nous avons tellement appris à poser des limites que « accepter l’autre » peut donner l’impression de revenir à une époque où l’on taisait tout au nom du couple. Pour les enfants. Pour la famille. Parce que ça ne se faisait pas.
Accepter quelqu’un ne signifie pas accepter la violence, qu’elle soit physique ou psychologique.
Ni l’humiliation.
Ni l’emprise.
Ni renoncer à soi.
Accepter, c’est savoir que l’autre aura des défauts, des manies qui nous seront, avec le temps ou très rapidement, invivables.
Parce que nous ne les comprendrons pas. Parce que nous ne serons pas lui ou elle.
Avec ses passions qui nous laissent froids.
Ses réactions qui nous agacent.
Et malgré cela, pouvoir penser :
« Oui. Il/elle est chiant(e). Mais qu’est-ce qu’on rigole tous les deux. »
Sans transformer immédiatement cette différence en programme d’amélioration.
Et si on ne se comprenait pas ?
On parle beaucoup de compatibilité.
Compatibilité de valeurs.
De projets.
D’attentes.
Ça compte. Évidemment.
Mais j’ajouterais autre chose de bien plus essentiel : l’ouverture.
Il n’est pas nécessaire que l’autre adhère à toutes nos passions.
Encore moins qu’il les partage.
Quelqu’un peut ne rien comprendre à la peinture, à la photographie, à la mécanique quantique ou au jardinage japonais.
Peu importe.
L’ouverture commence par :
« Je ne te suis pas vraiment, mais je vois que c’est important pour toi. Explique-moi. »
Et elle fonctionne dans les deux sens.
L’autre doit aussi pouvoir répondre un jour :
« Là, je me sens perdu. On peut parler d’autre chose ? »
Sans que cette limite devienne un rejet.
Une relation n’a pas besoin de deux personnes identiques.
Elle a besoin de suffisamment d’espace pour que chacun continue d’exister. À sa manière imparfaite.
Et si ça faisait quand même mal ?
C’est probablement là que mon interrogation est devenue plus inconfortable pour mon amie.
À force de vouloir éviter les relations destructrices, cherchons-nous à fuir toute relation susceptible de nous faire souffrir ?
Parce qu’aimer quelqu’un nous rend vulnérables.
Toujours.
Même lorsqu’on connait ses blessures.
Même lorsqu’on sait poser des limites.
Même lorsqu’on a lu tous les livres du monde sur les relations humaines.
Nous sommes capables de nous tromper.
De faire confiance à quelqu’un qui nous décevra.
Nous pouvons tomber amoureux d’une personne qui, avec le temps, ne se révélera pas forcément toxique, mais incompatible avec nous.
Nous pouvons aussi lui faire du mal sans le vouloir.
La connaissance de soi ne nous rend pas parfaits. Loin de là.
Et heureusement.
Cette perfection serait un frein à l’amour.
Alors, le red flag ?
Mon amie avait-elle raison ? A-t-elle bien fait de claquer la porte sans chercher à en savoir davantage ?
Cet homme était-il simplement maladroit ?
Ou un peu trop normatif ?
Peut-être aurait-elle découvert, quelques mois plus tard, qu’il était tout de même capable d’accueillir ses différences.
Ou peut-être pas.
Ce que j’ai vu, en revanche, c’est sa peur panique. Les questions qui fusent, les scénarios.
Parce qu’elle sait. Elle sait ce qui est acceptable pour elle et ce qui ne l’est pas. Elle connait tous les concepts.
L’emprise.
Les blessures.
Les mécanismes relationnels.
Les limites à poser. Avec diplomatie, si possible.
Puis, sont apparus les doutes et les remises en question.
Je ne discute pas tout ce qu’elle a appris.
Mais je me demande ce que nous faisons de toute cette connaissance de soi et des relations.
Comment rester lucide sans transformer chaque rencontre en analyse de risque ?
Comment travailler sur soi sans finir par croire que tout ce qui dérange l’autre peut et doit être corrigé ?
Comment reconnaître un véritable signal d’alarme sans faire de chaque défaut humain le premier chapitre d’une future relation toxique ?
Et surtout :
Comment apprendre à aimer quelqu’un d’imparfait, lorsque nous savons désormais si bien repérer les red flags ?
Peut-être que la réponse ne consiste pas à devenir moins conscient.
Peut-être faut-il essayer de rester ouvert sans pour autant être aveugle.
Poser des limites sans ériger des murs.
Et accepter qu’aimer quelqu’un signifie aussi rencontrer tout ce qui, chez lui, ne sera jamais exactement comme nous l’aurions imaginé.
Parce qu’au fond, nous attendons la même chose en retour.
Être aimés sans avoir à se montrer parfaits toujours, tout le temps.
Je te laisse sur une dernière réflexion, qui pour moi résume complètement un couple qui marche :
Dites-vous merde, mais n’oubliez jamais de vous dire je t’aime.